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Documents : "dossier génocide"
Dans l'historiographie rwandaise, les Twa (Batwa) du Rwanda ont longtemps
été des parias. Que ce soit dans les écrits des premiers "explorateurs"
européens (souvent péjoratifs), ou dans les thèses plus récentes d'historiens (souvent
oubliés ou minorés), ils sont pourtant l'une des trois composantes de la société
rwandaise et ont, eux aussi, payé un lourd tribut lors du génocide des Tutsi du Rwanda
de 1994, considérés par les "idéologues" du "hutu power" comme des
"alliés objectifs des Tutsi".
Dernièrement (début juillet 2000), IRIN a envoyé
à ses abonnés un "dossier" les concernant. Le voici.
Les Twa du Rwanda
NAIROBI, le 5
juillet (IRIN) - La semaine dernière, la capitale rwandaise Kigali accueillait une
conférence sur le sort des peuples indigènes de la forêt, ou pygmées, en Afrique
centrale. Ces habitants des forêts vivent traditionnellement en marge de la société,
mais aujourd'hui ils se mobilisent pour se faire accepter et prendre part au processus
national de prise de décision.
Les peuples de la forêt installés dans la région des Grands Lacs, connus sous le nom
collectif des Batwa, sont particulièrement menacés car ils ont été dépossédés de
leurs terres ancestrales puis ignorés par leurs gouvernements.
Zephyrin Kalimba, directeur de la Communauté des peuples indigènes du Rwanda (CAURWA),
l'organisation principale des Twa, fait part de son ras-le-bol. Selon lui, les Twa ont
toujours été les victimes de "la pauvreté, de la famine endémique, de
l'absence d'éducation et de soins médicaux de base, de l'isolement social et de
l'exclusion du processus de prise de décision" .
"Nos droits ont été bafoués"' a-t-il dit à IRIN. "Les Twa ont été
chassés de leur environnement naturel sans aucune compensation. Nous ne recevons aucune
éducation, notre culture est menacée." Par le passé, les Twa pouvaient se
soigner en utilisant les plantes de la forêt. "Depuis que nous avons été
déplacés de notre environnement naturel, nous tombons malades et nous n'avons aucun
recours médical" a indiqué M. Kalimba,ajoutant que le taux de mortalité
était très élevé chez les Twa.
Dans une lettre adressée récemment au président rwandais Paul Kagamé, il a souligné
que depuis l'époque féodale, les Twa avaient toujours été relégués au bas de
l'échelle sociale. "Ils étaient les serviteurs des souverains et étaient
maintenus en marge de la société" a-t-il dénoncé. "Ils étaient les
intouchables, avec leurs propres paillotes, leurs propres sources d'eau, leurs propres
écuelles en bois..." Leurs conditions ne se sont pas améliorées après
l'indépendance. "L'ignorance, la dépravation et l'injustice ont empiré"
a-t-il déploré.
Les pygmées vivant de la chasse et de la collecte sont les habitants indigènes des pays
d'Afrique centrale tels que le Burundi, le Rwanda, la République démocratique du Congo,
l'Ouganda, le Gabon et le Cameroun, et en tout ils sont estimés à environ 500 000. Dans
la région des Grands Lacs, ils ont été largement déplacés par la déforestation et
l'arrivée des agriculteurs. Ils sont traditionnellement considérés par leurs
compatriotes comme un peuple primitif car leur mode de vie n'a pas évolué. Chassés des
forêts, ils ont dû trouver d'autres moyens d'existence et ils se sont tournés vers la
poterie, bien que cette activité ne leur permette pas de gagner leur vie, a confié à
IRIN M. Kalimba. "Pour acheter un kilo de fèves, il leur faut vendre six
articles de poterie" a-t-il remarqué. "Aujourd'hui il est même
difficile de se procurer de l'argile."
Selon des spécialistes de la région, une partie du problème réside dans le fait que
les Twa n'ont pas voulu changer leur mode de vie, résistant aux missionnaires et aux
autres populations ayant immigré en Afrique centrale. Ils sont restés dans la forêt et
ne se sont pas mêlés aux autres groupes de la société. "C'est comme si le
temps s'était arrêté au 18ème siècle" a constaté un observateur. Il a
ajouté que les Twa avaient été pris dans les conflits régionaux - notamment dans la
région des Grands Lacs - s'alliant soit aux Hutus soit aux Tutsis en fonction de leurs
intérêts et de leur emplacement.
"Nous sommes pris dans des guerres que nous n'avons pas déclarées" a
expliqué M. Kalimba. "Les groupes rebelles font des zones forestières leurs bases
d'arrière-garde, nous privant ainsi de notre milieu naturel." Il a rappelé que
durant le génocide de 1994, quelque 10 000 Twa avaient péri sur un total de 30 000.
"Est-ce que quelqu'un en a parlé?" a-t-il demandé.
Dr Dorothy Jackson du Programme des Peuples de la forêt, basé au Royaume-Uni, souligne
que la majorité des peuples de la forêt du Rwanda et du Burundi a été déplacée il y
a longtemps, mais ceux des régions du Kivu en RDC, de l'Ouganda et en particulier du
Cameroun et du Gabon ont encore des liens très forts avec leur milieu naturel. Au Rwanda,
les derniers Twa habitant dans la forêt - les Impunyu - ont été déplacés de la forêt
de Gishwati dans les années 70 et 80 par des projets de développement, certains ayant
été financés par la Banque mondiale, a-t-elle indiqué.
"Le grand problème pour les Twa vivant au Rwanda et à travers la région des
Grands Lacs est le manque de terres, ce qui veut dire qu'ils n'ont aucune sécurité,
aucune base de ressources et aucune possibilité de développer des moyens de subsistance"
a-t-elle déclaré. "En Ouganda, au Kivu et au Rwanda, les Twa des forêts ont
été expulsés de leurs terres au profit de projets de conservation (parcs nationaux) et
du développement de l'agriculture." Les droits des Twa de posséder les terres
forestières où ils ont vécu pendant des siècles n'ont jamais été reconnus. "Au
Rwanda, les terres des Twa acquises sous le patronage des Mwamis [les dirigeants
traditionnels] ont été régulièrement grignotées par le vol et l'expropriation"
a ajouté Dr Jackson.
Une étude réalisée par les Twa en 1993 révélait que 13 pour cent des Twa au Rwanda
étaient sans terres et 85 pour cent n'avaient pas suffisamment de terres pour subvenir à
leurs besoins (ils n'avaient souvent que la parcelle sur laquelle était construite leur
maison). Depuis le génocide de 1994, la situation a empiré. "La vulnérabilité
des Twa et leur statut de marginaux aux yeux du reste de la société leur permet
difficilement de revendiquer des terres auprès du gouvernement ou d'en acquérir en vertu
du droit coutumier ou à titre légal" a observé Dr Jackson. "Les
gouvernements devraient prendre des mesures permettant aux Twa d'obtenir et de conserver
des terres au même titre que les autres secteurs de la société."
La Commission pour la réconciliation et l'unité nationale du gouvernement rwandais a
déclaré sa volonté de se pencher sur le sort des Twa. "La marginalisation du
peuple Twa est un des points noirs de notre société" a confié à IRIN la
directrice exécutive de la Commission, Aloise Inyumba, lors d'une récente interview.
"Ils ont été systématiquement oubliés, comme s'ils n'existaient pas."
Elle a indiqué que la Commission s'était efforcée de recueillir les opinions des Twa à
propos de la réconciliation et qu'elle avait recommandé des mesures positives en faveur
de services d'éducation et de santé gratuits pour les Twa. "Nous voulons
également que les quelques Twa ayant reçu une éducation soient prioritaires en matière
d'emploi" a-t-elle poursuivi.
Toutefois, M. Kalimba a déclaré que tant que les Twa ne seraient pas représentés à la
Commission ou au gouvernement, il ne s'agissait que de "simples paroles".
"Comment peuvent-ils régler nos problèmes?" a-t-il demandé. "Nous
devons faire partie de tout programme visant à résoudre nos problèmes. Ils en parlent
et puis ils oublient." Selon M. Kalimba, les problèmes auxquels sont
confrontés les Twa en Ouganda sont bien pires. "'Ce sont les moins éduqués de
tous les Batwa" a-t-il remarqué.
Certaines actions indiquent que les problèmes des peuples indigènes des forêts sont
pris en compte. En RDC - le pays abrite environ 150 000 pygmées - la Fondation de l'ONU
soutient un programme de l'UNESCO destiné à protéger l'héritage naturel dans les zones
touchées par le conflit. Le projet - qui représente un budget de 4 186 600 dollars -
comprend la protection des pygmées Mbuti dans la Réserve animale Okapi près de Bunia et
d'autres peuples indigènes dont la survie dépend largement des animaux sauvages. "L'
essor de la chasse commerciale nuit considérablement au mode de vie de chasse et de
collecte de ces populations" a indiqué UNESCO dans un communiqué de presse
publié en janvier. L'agence a constaté que l'afflux de réfugiés le long des zones
frontalières, l'activité rebelle, le banditisme et l'accroissement du braconnage avaient
été des facteurs nuisibles à la survie des pygmées.
La conférence de Kigali - la première du genre au Rwanda - et la lettre adressée à M.
Kagamé sont des initiatives lancées par le peuple Twa. Selon Dr Jackson, il était
important de souligner que les Twa n'étaient aucunement manipulés par des influences
extérieures.
M. Kalimba demande que les peuples indigènes des forêts bénéficient de services au
sein même de leur environnement. "Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir des écoles
et des centres médicaux ?" a-t-il observé. "Nous nous mobilisons
aujourd'hui car nous sommes au 21ème siècle, et nous avons le droit d'en faire partie...
Nous devons défendre nos droits."
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